Le tabou des règles peut paraître une goutte de sang dans la mer des luttes féministes. Il est en fait un terrain ancien et fertile pour justifier la place de la femme dans la société.
J’ai lu les livres d’Elise Thiébaut et Jack Parker*, qui racontent les règles de manière documentée et drôle. Je partage ici quelques-unes des pépites que l’on y trouve et les réflexions qu’elles m’inspirent…

Le mot « femme » tel qu’employé dans ce texte est à comprendre « assignée femme », dans le sens où il désigne toute personne née avec des organes sexuels identifiés comme féminins dans un contexte social et historique donné.

Les sociétés au rythme des règles

Le mot « menstruation » vient de l’indo-européen “mehns” qui signifie “lune”. Aux quatre coins du monde, des fouilles archéologiques ont permis de découvrir des calendriers lunaires datant de 20 000 ans avant J-C. Le cycle lunaire ayant la même durée que le cycle menstruel, on pense que les femmes utilisaient ces objets pour calculer leurs règles et leurs grossesses. Cette nécessité de compter, de garder une trace et de prévoir des évènements représenterait les rudiments des mathématiques.
Selon plusieurs anthropologues, la femme des cavernes ne saignait pas aux côtés de ses pairs afin que l’odeur n’attire pas les prédateurs sur la tribu. Elle s’isolait dans un lieu protégé, seule ou à plusieurs. Loin de l’agitation quotidienne, la retraite favorisait la réflexion, la coordination, l’organisation de la vie communautaire et l’art.
Dans les civilisations qui ont suivi, le sang menstruel, considéré comme passif, a été frappé d’un interdit : celui de se mélanger au sang jaillissant, actif, qui naît d’une blessure. Ainsi, on a éloigné les objets coupants des femmes, leur laissant le travail de la matière molle et flexible (poterie, tissage, paniers, tannerie…). Les inégalités de genre dans le monde du travail trouvent une de leurs racines dans cette répartition originelle des tâches.

On sait aujourd’hui que la majorité des peintures rupestres ont été tracées par la main d’une femme.

Que ce soit dans la religion ou la médecine, on a prêté aux règles de nombreuses propriétés, plus ou moins élogieuses. Ces tendances sont bien sûr fortement corrélées au taux de patriarcat présent dans l’air… Ainsi, dans la plupart des cultures, le sang menstruel est un prétexte idéal pour exclure les femmes de la vie en communauté. Il est dangereux et interdit dans tous les espaces du quotidien (la cuisine, les champs, le lit, le lieu de culte…).
Cependant, le caractère magique de ce sang qui disparaît pour laisser place à la vie fascine. Avec l’apparition de l’agriculture et de l’élevage, l’une des premières divinités adorée est une déesse, qui porte avec elle la promesse de fécondité et de fertilité. De plus, certains hommes ont cherché à s’approprier le pouvoir des règles en les buvant (“hydromel rouge”, “jus rouge yin”, “lait de la Déesse Mère”…) ou en les mimant lors de rituels de mutilation (castration, circoncision, coupures…).
Cette croyance en un liquide menstruel bienfaisant et puissant se trouve étrangement confirmée aujourd’hui. Depuis une dizaine d’années, des scientifiques découvrent en effet que l’endomètre destiné à accueillir l’embryon contient des cellules souches, qui se multiplient à une vitesse considérable et peuvent se transformer en 9 types de cellules du corps humain. Ces cellules régénératives endométriales représentent un espoir de traitement pour plusieurs maladies.

Les règles : une question de santé

L’endométriose* est une maladie qui existe probablement depuis toujours. Elle est décrite précisément par les médecins dès le début de notre ère, et le nom de “crises hystériques” est alors donné aux convulsions de douleur données par l’utérus jugé défectueux. Très vite, l’amalgame est fait entre psychisme et maladie utérine et la souffrance provoquée par l’endométriose devient “imaginaire”.
C’est le début d’un calvaire qui va durer des siècles : les symptômes de la maladie sont une excellente excuse pour nier, contrôler et dominer les femmes. On pense qu’elles sont possédées par un démon, on les accuse de sorcellerie, ou encore on les enferme dans des “asiles de fous”… Il faut attendre le XXème siècle pour que la maladie soit reconnue et nommée. Aujourd’hui, le diagnostic peut être posé à l’issue de plusieurs années d’errance médicale, et aucun traitement efficace n’a encore été trouvé.

L’exemple de l’endométriose montre bien que l’ignorance générale sur “les affaires de femmes” est fortement associée au traitement des femmes elles-mêmes. Il est évident que le secret qui entoure les règles, faisant d’elles un sujet secondaire, négligeable, impacte la place de la santé des femmes dans la recherche médicale. Leur douleur et donc leur parole, est minimisée, niée, sous-estimée. On exige des femmes une discrétion, une empathie et un effacement de soi qui riment mal avec l’expression de la plainte et le besoin de soin.
En effet, le tabou qui entoure les règles s’appuie sur l’impossible combinaison d’une certaine idée de la féminité (avoir une apparence propre et discrète) avec la réalité des règles (salissantes et visibles). Les personnes menstruées apprennent d’ailleurs très tôt à mettre en place un langage codé pour cacher l’insupportable réalité aux oreilles innocentes. La chose-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom semble seulement acceptée dans la question “T’as tes règles ou quoi ?”. Souvent lancée par un individu non concerné, cette phrase est très utile pour invalider et discréditer les émotions ou comportements considérés comme débordants chez la personne ciblée.
Également annoncées comme une affaire d’état, les premières règles sont souvent associées à l’expression “devenir femme”. C’est un discours qui entretient l’idée qu’être une femme, c’est forcément procréer, et qui exclut la possibilité : qu’on ne le souhaite pas, qu’on soit une personne transgenre ou intersexe, qu’on soit ménopausée, qu’on ne soit pas réglée pour des raisons médicales, … etc. C’est réduire la valeur d’une femme à sa capacité et sa volonté à enfanter.

Il est évident que le secret qui entoure les règles, faisant d’elles un sujet secondaire, négligeable, impacte la place de la santé des femmes dans la recherche médicale.

C’est en 2015 que, longtemps après un traitement essentiellement artistique, les règles finissent par entrer dans le débat public. En France en particulier, c’est le scandale de la TVA sur les protections périodiques qui jette la lumière sur le sujet : l’Assemblée Nationale accepte finalement de lever cette TVA, et reconnaît que ce ne sont pas des “produits de luxe”… Et le chapitre est loin d’être fermé : on découvre que des tampons et des serviettes contiennent des substances toxiques et que les fabricants n’ont aucune obligation d’indiquer la composition de ces produits. Ce sont ces mêmes fabricants qui, dans leur marketing, font des protections périodiques des armes indispensables contre ces règles qui ne sont pas assez féminines : blancheur, fleurs, parfums, applicateurs, liquide bleu, voile de douceur…

Les personnes menstruées ne sont pas toutes égales face aux règles, selon le pays dans lequel elles habitent, leur statut social, leur couleur de peau et leur orientation sexuelle. L’absence d’information sur les règles et d’accès aux produits d’hygiène menstruelle entraîne une insécurité physique et mentale pouvant aller jusqu’à la mort. En France, les personnes qui n’ont pas de maison n’ont pas les moyens d’acheter ces produits. Dans certains pays en voie de développement, l’isolement physique de la personne menstruée la rend incapable de suivre une scolarité complète et freine à terme son ascension sociale et son accès à l’université.

La chose-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom semble seulement acceptée dans la question “T’as tes règles ou quoi ?”.

Les études supérieures, justement…Comment expliquer que la recherche médicale et scientifique traîne autant la patte sur le sujet des règles et des maladies qui leur sont liées ? Est-ce qu’il y a trop peu de personnes concernées qui accèdent aux postes de décision ? En fait, beaucoup de femmes font des études et sont diplômées dans ces domaines, même davantage que les hommes*. En revanche, c’est dans la suite de la carrière que ça se gâte. Le ratio s’inverse à mesure qu’on progresse dans les âges : 1/3 au premier poste fixe (environ 40 ans), 1/5ème dans les postes à haute responsabilité. Pourquoi ? Parce que de nombreuses femmes quittent le labo… au profit de l’éducation de leurs enfants. Il semblerait donc qu’avoir à choisir entre le travail et la maison déséquilibre la représentation des genres dans la recherche. Et c’est bien dommage, car cela crée une diversité moindre, et donc des biais et des manques dans les études scientifiques. Et hop, on en rajoute sur la pile des problèmes liés à la répartition inégale des rôles et des tâches domestiques, à l’occupation différenciée de l’espace public et privé, au congé paternité trop court, au temps de travail trop long…n’en jetez plus !


Petit lexique des maladies

Le manque de recherche sur les maladies de l’utérus, du vagin et de la vulve fait grincer des dents lorsqu’on constate que le pénis, la prostate et les testicules bénéficient d’une attention bien supérieure et depuis bien plus longtemps. Parmi les maux encore peu ou mal connus :

  • Le syndrome du choc toxique : dans le cas des tampons hygiéniques, c’est une infection provoquée par la libération de bactéries staphylocoques dans le sang, et qui produisent une toxine mortelle appelée TSST-1. L’utilisation des tampons générerait un risque accru de sécheresse vaginale et d’ulcères vaginaux, qui auraient un lien avec l’intrusion des toxines. Le SCT peut entraîner une gangrène, voire la mort dans un cas sur dix.
  • Le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK) : il se caractérise par une augmentation inhabituelle de la production d’androgènes (hormones mâles) dans les ovaires, ce qui perturbe la production d’ovules. Les ovules ne sont pas libérés et se transforment en kystes. Le SOPK peut avoir des conséquences importantes sur la santé (ex : diabète, infertilité, cancers, maladies cardiaques…). Il touche près d’1 femme sur 10 et on ne sait pas encore comment en guérir.
  • Les dyspareunies : terme générique pour désigner toute douleur génitale persistante ou récurrente, ressentie pendant ou après un rapport sexuel. Il est estimé que 20 % des personnes possédant un appareil génital féminin souffrent de dyspareunies. Il en existe différents types, dont les causes peuvent être organiques, infectieuses ou bien psychologiques. La dyspareunie se soigne par une approche pluridisciplinaire simultanée. Elle est souvent un symptôme des maladies suivantes…
  • le vaginisme : contraction musculaire des muscles du plancher pelvien qui gêne ou empêche toutes ou certaines pénétrations vaginales. La source est souvent psychologique, et peut apparaître dès le début de la vie sexuelle ou bien plus tard, notamment à la suite d’un traumatisme. Le vaginisme peut être réversible.
  • La vulvodynie : douleur chronique et durable de la zone vulvaire, qui se manifeste par des sensations d’irritation, de brûlures, de coupures…
  • La vestibulodynie (ou vestibulite) : c’est une vulvodynie localisée à l’entrée du vagin. Le diagnostic est donné par le.la docteur.e à l’aide du test du coton-tige, qui est posé sur le vestibule et provoque une douleur immédiate.
  • L’endométriose : c’est la présence de tissu endométrial en dehors de l’utérus, et qui provoque des douleurs intenses à chaque déclenchement des règles. L’endométriose touche environ 1 femme sur 10. Le diagnostic est posé entre 5 à 9 ans après le début de la maladie. Elle peut faire des dégâts importants sur les organes colonisés et entraîner une infertilité. Il n’y a pas de traitement efficace à ce jour.

 

Pour aller plus loin dans la compréhension de ces maladies, je vous conseille les sites suivants dont sont tirées ces informations : http://www.lesclesdevenus.org/lassociation/ , http://www.endofrance.org/.
Liste de professionnels de santé sensibilisés aux douleurs sexuelles féminines :
https://www.dropbox.com/s/06igc5rfv6gfeuz/LISTE%20PROS.xls?dl=0
Pour trouver un.e soignant.e informé.e et safe : https://gynandco.wordpress.com/trouver-une-soignante-2/trouver-une-soignante/

Le vrac des gens qui parlent de règles (& co)

  • Ceci est mon sang (2017, Elise Thiébaut)
  • Le grand mystère des règles (2017, Jack Parker)
  • Blood Magic : the Anthropology of Menstruation (1988, Alma Gottlieb) : un livre qui raconte le regard de différentes cultures sur le sang menstruel
  • https://www.youtube.com/watch?v=3usmGQJFU4U (Charlie Danger): vidéo sur les règles dans l’histoire
  • https://www.youtube.com/watch?v=jfxla6Ze5ww (Léo Grasset): vidéo à propos du manque de recherche sur les organes génitaux féminins (à partir de 9:20)
  • https://www.regleselementaires.com/ : association qui propose des collectes de protections périodiques pour les personnes sans-abri ou mal-logées
  • https://www.menstrupedia.com/ : site anglophone d’information sur les règles
  • http://feministesplurielles.fr/2016/12/26/carnet-de-regles/ : une militante de l’asso Féministes Plurielles nous parle de son regard sur ses règles
  • Passion Menstrues (Jack Parker): blog d’information sur les règles
  • La Chattologie (Klaire fait Grr): spectacle drôle et instructif sur les règles
  • Le jeu vidéo MoHim et l’application Zoya (Pakistan)
  • Menstrual Man (Amit Virmani) : film documentaire qui raconte l’histoire de l’homme qui a inventé une machine pour faire des protections périodiques à moindre coût.
  • Les sportives (Fu Yuanhui, Heather Watson, Paula Radcliffe, Anita Blaze…)
  • Les artistes (les Menstrala de Vanessa Tiegs, Rupi Kaur…)
  • https://www.youtube.com/watch?v=5nzrhTKWjOI (Skit Box) : clip musical