Le 11 octobre, les Inrockuptibles nous faisaient l’affront de titrer leur Une avec Bertrand Cantat, l’homme qui assassina à mains nues sa compagne et actrice Marie Trintignant en 2003.

S’il y a 14 ans le terme de “crime passionnel” n’avait choqué personne ou presque, aujourd’hui en 2017 on s’offusque enfin et ça fait du bien ! Nombre d’articles ont fleurit pour dénoncer cette Une scandaleuse.

Plusieurs choses ressortent de cette polémique. Ce qui ne nous choquait pas ou peu il y a 14 ans nous choque aujourd’hui, à commencer par cette “glamourisation” du personnage.

“Barbu, les cheveux un peu dans tous les sens… il ressemble vraiment à un grand romantique, un héros.” (1) nous dit Annik Houel, professeure émérite en psychologie sociale à Lumière-Lyon 2, et autrice.

Et oui les artistes bénéficient d’un statut bien particulier lorsqu’il s’agit de les condamner. Ce sont des “poètes maudits”, des “artistes déchus”, des “passionnels” et autres “amoureux passionnés”, mais jamais ce qu’ils sont vraiment : des criminels.

On entend trop souvent qu’il faut “séparer l’homme de l’artiste”. Bull-shit ! Ça suffit les excuses, une de plus pour laisser les hommes commettre impunément leurs crimes.

“On me dit qu’il faut dissocier l’homme de l’artiste ; expliquez moi comment vous faites cela. Vous l’applaudissez une fois sur deux ? Vous applaudissez en hurlant « j’admire l’artiste mais pas l’homme » ?”(3)

L’impunité, un mot qui revient beaucoup ces derniers jours, car c’est bel et bien dans l’impunité la plus totael que tout ceci se joue. D’ailleurs on en revient pas de l’impunité avec laquelle Cantat se pavane dans les médias et tente de relancer sa carrière musicale.

“Il crée, il écrit, il chante, il produit, il pourrait fabriquer des fromages ou distribuer le courrier, il pourrait le faire discrètement, il pourrait nous laisser oublier qu’il a tué. Il n’a pas besoin de payer son loyer, il ne manque pas d’argent, il n’a pas besoin des lumières, il n’a pas besoin que nous achetions ses disques, il pourrait éviter le monde, travailler sous pseudo, écrire pour d’autres, se laisser la liberté de disparaître au monde, il pourrait continuer autrement, il choisit de se montrer. Il choisit la lumière, quand il a donné la mort, quand il a laissé mourir, quand les enfants de Marie se souviennent, quand nous nous souvenons, quand nous refusons d’oublier.” (2)

Et oui le personnage joue même de son passé, il donne “sa” version, comme si ça nous intéressait, il revient avec un album et fait sa comm’ dans le plus grand des calmes alors qu’on aurait franchement aimé qu’il s’abstienne. Mais c’est une habitude chez les artistes criminels de revenir malgré leurs méfaits. Le soucis c’est que le public est souvent au rdv, comme ce fut le cas pour Roman Polanski, violeur pédophile et artiste donc, puisque de grands noms n’ont pas hésité à défendre “l’artiste” face aux accusations.

Mais gardons espoir, car une partie du public s’insurge pendant que l’autre fait des courbettes. Lorsque Polanski avait été nominé comme président de la cérémonie des oscars des voix s’étaient élevées et devant la polémique il avait finalement renoncé à présider la cérémonie.

Il en va de même ici, si des médias osent publier cette Une, des internautes osent la critiquer ouvertement. Les réactions sont virulentes et c’est tant mieux.

Alors du coup le problème c’est peut-être bien les médias.

“Les média ont le choix d’inviter ou de ne pas inviter Cantat, de l’interviewer ou pas, d’en faire une couverture ou pas. Faire le choix de Cantat en couverture montre que les Inrockuptibles ont décidé de cultiver une culture de l’impunité en ce qui concerne les violences faites aux femmes.” (3)

Ces fameux médias, les mêmes qui titrent des “crimes passionnels” “un amour qui tourne mal”, “un drame familial” là où il n’y a en vérité que féminicides.

Nous saluons d’ailleurs cette page Facebook “Féminicides par compagnons ou ex” qui répertorient et nomme chaque féminicide.(5)

Ce traitement médiatique s’ajoute au jugement social des hommes qui tuent et des femmes qui meurent sous leurs coups. Dans l’article des Inrock comme partout ailleurs, une fois de plus on victimise l’assassin et on accable la véritable victime.

En 2003 Marie Trintignant avait été insultée de tous les noms en parallèle de l’émoi qu’avait suscité son assassinat. Aujourd’hui si on défend sa mémoire face à l’indécence de Cantat, celui-ci se fait grassement plaindre dans son interview comme nous le résume Gala :

“Auteur d’un homi­cide, qu’il ne peut « pas oublier », le chan­teur affirme avoir long­temps pensé au suicide : « Vivre était insup­por­table après ce qui s’était passé. »”(6)

Au moins Gala semble avoir compris la leçon et mesure enfin la gravité des faits espérons-le car pas plus tard que cet été, on pouvait y voir une romantisation du chanteur : photo le mettant en valeur et titre obscène “Tuer passionnément”. (4)

Je le souligne car Gala fait parti de ces médias problématiques tantôt sexiste et raciste, tantôt féministe. Il serait temps de choisir une ligne éditoriale et de relire ce que l’on publie.

Cette romantisaton Annik Houel l’explique comme quelque chose de typiquement Français:

“Il y a en France, qui est à la jonction des cultures latines et des cultures du Nord, une vraie tradition de « l’amour passionnel ». La passion, ça marche bien, depuis le Moyen Âge.”(1)

Cet excuse, car c’est bien ce que c’est, du passionnel, de la folie, de l’impossibilité de contrôler sa passion, ça permet de victimiser l’assassin et de rentre la victime coupable. Et c’est fort pratique dans une société machiste :

“Me revient l’exemple de la femme d’un homme, dont il était dit dans la presse qu’elle avait “signé son arrêt de mort en quittant son mari, parce qu’elle tenait à la liberté, alors que lui tenait à elle”. C’est elle la coupable ! La presse ne fait que refléter la société dans ses dimensions les plus vulgaires. Il y a une presse très macho… qui plaît, évidemment ! Et ça ne s’arrange pas !”(1)

Ici nous parlons d’un personnage public et il faut bien l’avouer davantage de voix s’élèvent pour défendre Marie Trintignant que pour défendre toutes ces femmes anonymes. Parce que ce qui choque ici c’est que Cantat ne respecte pas le silence honteux dans lequel il est censé se muré. On exige de lui le silence, qu’il ne fasse pas de vague et c’est bien normal qu’il n’ait pas voix au chapitre, mais cela soulève d’autres problématiques.

Le 12 octobre c’était Vanessa et Alysson Paradis qui exprimaient leur mépris face à la Une des Inrock et qui clamaient leur amour de l’actrice.(7) Mais les a-t-on jamais entendu défendre toutes ces femmes mortes dans l’ombre ?

Il est bien là le problème. D’un côté on demande à oublier, à panser ses blessures dans le silence mais d’un autre on érige en première page des assassins. Quand entend t-on autant de voix s’élever pour dire que cette femme, cette inconnue, cette “assassinée par amour” avait un nom et une histoire ? On n’entend que les vacarme des journaux qui titrent des insanités, faisant de l’assassin le héros, le survivant de cette sordide affaire. On ne peut plus les entendre, elles. Et leurs noms se perdent dans le silence de leur absence et le bruit de leurs assassins.

Le soucis c’est qu’aujourd’hui nous nous indignons des actes et nous émouvons de l’histoire de ces personnages publics, mais demain nous serons impuissant-es et trop peu nombreux/ses à être désolé-e du énième féminicide de l’année qui lui ne sera sous aucun projecteur.

Ça nous indigne parce que nous “connaissions” la victime, mais demain quel journal titrera “La Une de BFM fait encore une fois la part belle à l’assassin de Mme X” ?

Quand les journaux arrêteront-ils de faire des Unes qui minimisent les féminicides ?

Sophie Gourion, fondatrice du Tumblr Les mots tuent explique que “D’autres médias en revanche s’engagent et ont signé une charte, pour éviter que de telles dérives ne se reproduisent. Je constate toutefois un changement s’opérer: monsieur et madame tout le monde m’envoient des exemples quotidiennement, comme s’ils avaient désormais chaussé, comme des lunettes, cette problématique.”(4)

Et si l’on profitait du coup de projecteur sur cette affaire pour arrêter de laisser passer tous ces féminicides ? Beaucoup le font déjà et nous les remercions pour ce travail, mais nous aimerions que d’autres les rejoignent, que l’ampleur des contestations pour Marie Trintignant soit redirigée vers les autres victimes de féminicides. On condamne fermement un assassin alors pourquoi laisser passer le comportement de tous les autres ?

Chers médias il est temps de choisir votre camp.

 

(1) France Inter – Derrière Bertrand Cantat en héros romantique, l’histoire d’une presse française machiste

https://www.franceculture.fr/medias/derriere-bertrand-cantat-en-heros-romantique-l-histoire-d-une-presse-francaise-machiste?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Twitter

 

(2) Daria Marx – Son nom est Marie

http://dariamarx.com/2017/10/11/son-nom-est-marie/

 

(3) Crêpe Georgette  – Les Inrockuptibles et Cantat ; de l’impunité face aux féminicides http://www.crepegeorgette.com/2017/10/10/cantat-feminicide/

 

(4) L’express – Commettre un féminicide, ce n’est pas tuer passionnément! »

http://www.lexpress.fr/actualite/medias/commettre-un-feminicide-ce-n-est-pas-tuer-passionnement_1924976.html

 

(5) “Féminicides par compagnons ou ex” qui répertorient et nomme chaque féminicide.

https://www.facebook.com/feminicide/?hc_ref=ARSbCwNePtdTerLENOuBbxXJpr0LX0bO95i7Rtv0tuSdSz_pVgexMOVDEszwwfptDiI&fref=nf&pnref=story.unseen-section

 

(6) Gala – Bertrand Cantat : l’interview indécente des Inrocks qui ne passe pas

http://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/bertrand_cantat_l_interview_indecente_des_inrocks_qui_ne_passe_pas_406322

 

(7) Le figaro – Bertrand Cantat dans les Inrocks : Vanessa Paradis rend hommage à Marie Trintignant http://www.lefigaro.fr/culture/2017/10/13/03004-20171013ARTFIG00246-bertrand-cantat-dans-les-inrocks-vanessa-paradis-rend-hommage-a-marie-trintignant.php