A l’occasion de la journée du 8 mars, nous nous sommes questionnée-e-s sur ce mot : « femme(s) ». Que signifie-t-il ? Que ou plutôt qui représente-il ? Devons-nous le penser au singulier ou au pluriel ? C’est à ces questions que je vais essayer de répondre dans cet article.

La norme des dictionnaires

Pour répondre à ces questions, nous pouvons déjà aller voir du côté des dictionnaires. En effet, un dictionnaire a souvent valeur de référence en français. Il représente la norme. Il n’est pas rare pour les francophones de se quereller à propos d’un mot pour savoir laquelle des deux personnes a raison à propos de son orthographe voire même de l’existence du mot : on va alors consulter le dictionnaire pour trancher. Mais le dictionnaire n’intervient pas seulement dans l’orthographe. Il joue avant tout un rôle dans la construction du sens des mots. En effet, on le consulte pour comprendre un mot que l’on ne connaît pas, on le consulte pour être sûr-e d’avoir bien compris le sens d’un énoncé, mais on met rarement en question le sens donné par le dictionnaire. Or, il existe presque autant de définitions qu’il n’y a de dictionnaires. On pourrait alors se demander : quel dictionnaire a raison ? Quel est le sens véritable des mots ?

Cette question n’est cependant pas pertinente, car les mots ne sont pas des objets fixes ou immuables : ils sont dynamiques, et leur sens change en fonction du sens que les locuteurs leur donnent.

Les dictionnaires ne rendent donc pas compte de tout le sens des mots. De plus, les dictionnaires sont réalisés par des individus (des hommes d’ailleurs la plupart du temps) et dépendent donc du sens que ces individus donnent aux mots. Nous allons donc voir quel sens est donné au mot « femme » dans les dictionnaires. Prenons d’abord le Larousse en ligne.

La « femme » d’après le Larousse en ligne

Nous pouvons relever trois problèmes :

1) Il semblerait qu’une femme soit avant tout « une personne de sexe féminin ». Outre le fait que l’on peut s’interroger sur ce que signifie le mot « sexe », que signifie le mot « féminin » ? Le Larousse répond :

Qui est propre à la femme : Le charme féminin.

Se dit d’un groupe composé de femmes : Équipe féminine.

Qui a rapport aux femmes : Vêtements féminins.

Qui est destiné, réservé aux femmes : Épreuve féminine d’athlétisme.

Qui a les caractères reconnus traditionnellement à la femme : Il a une sensibilité féminine.

Cela revient à dire : la femme est féminine et est féminin tout ce qui se rapporte à la femme. On appelle cela le phénomène de « circularité », présent dans de nombreuses définitions de dictionnaires, ou plus communément « le serpent qui se mord la queue ».

2) Il semblerait que le Larousse ne connaisse pas la réforme de l’orthographe ni le fait que les noms de métiers sont maintenant mis au féminin, étant donné les exemples « une femme ingénieur », « un professeur femme ». Or, s’il y a aujourd’hui la féminisation des noms de métiers, c’est justement pour éviter que le nom ‘femme’ ne soit « suivi ou précédé d’un nom de profession ou de fonction de genre masculin » et donc éviter d’accentuer, dans la langue même, la domination de la femme par l’homme.

3) Le Larousse, au vu des définitions de « femme » et de « féminin », n’a apparemment aucun problème à reproduire des stéréotypes de genre, en énonçant que « le charme » serait « propre à la femme ».

Il semble donc que le sens donné par le Larousse en ligne au mot « femme » ne corresponde qu’à une vieille représentation de la femme, faite de stéréotypes de genre et basé sur un refus de la féminisation des noms de métiers. Ceux sont donc bien des représentations de la femme qui sont en jeu.

Représentations de la femme dans le Grand Robert et le Trésor de la Langue française

Dans sa thèse, Pauline Merlet s’est intéressée aux représentations véhiculées par les vocables « femme » et « homme » dans deux dictionnaires : le Grand Robert de la Langue française, paru en 1985, et le Trésor de la langue française, réalisé entre 1971 et 1994 (disponible en ligne). Elle a analysé ces deux vocables selon les méthodes d’analyse propres aux Sciences du langage et plus précisément à l’Analyse Linguistique du Discours, qui se situe au croisement de l’Analyse de Discours (champ de recherche ayant pour objet le discours, autrement dit la parole dans son contexte) et de la Sémantique des Possibles Argumentatifs (champ de recherche portant à la fois sur la signification lexicale des mots et le « sens » des mots en contexte c’est-à-dire dans le discours). N’ayant pas la place ici de rappeler toute sa démarche, je me contenterai de présenter ici quelques uns de ses résultats.

En s’appuyant sur les définitions, les exemples les citations, etc. dans les paragraphes « FEMME » et « HOMME » des deux dictionnaires, elle a considéré deux aspects du mot « femme » : une partie stable de son sens (on pourrait dire « de base »), appelée le « noyau » et une partie du sens dynamique, évolutive, appelée le « stéréotype ». C’est dans cette partie évolutive que se trouvent les représentations des locuteurs sur le mot « femme ».

Or pour Pauline Merlet, « les représentations stéréotypiques véhiculées dans les articles FEMME s’inscrivent de manière privilégiée dans les zones conceptuelles évoquant la sexualité, la reproduction ou l’union avec l’autre sexe, ce qui n’apparaît pas ou très peu dans les articles HOMME, privilégiant les zones conceptuelles évoquant l’activité et la société » (2006 : 285).

Les mots nous appartiennent

 


Je ne souhaite pas déformer le discours de Pauline Merlet, aussi je précise que l’interprétation qui suit est la mienne : il semble donc que, dans le discours des dictionnaires, la femme soit avant tout vue au prisme de sa capacité reproductive et de sa sexualité.

Êtes-vous encore convaincu-e-s que les dictionnaires sont une référence en ce qui concerne le sens des mots ?

Nous pourrions chercher partout une définition de « femme » qui corresponde à ce que l’ensemble de l’humanité pense quand elle pense au mot « femme ». Nous ne la trouverions pas. Parce que, comme je l’ai dit, les mots évoluent. Sans cesse. Et ils appartiennent à tou-te-s, à l’ensemble, à la collectivité, à la société. C’est pourquoi je pense que le sens des mots dans le dictionnaire est significatif des représentations qui circulent de façon majoritaire au sein d’une société. Dans une société qui ne considère peu ou pas du tout les femmes, qui les paient mal, qui freine leur acquisition de droits, qui diffuse partout tout le temps des images de leur corps sexualisé, érotisé, ces définitions ne m’étonnent pas.

Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut les accepter, ces représentations. Si chacun-e d’entre nous construit le sens des mots au jour le jour, c’est que nous pouvons nous aussi impacter les représentations de la majorité. Comme le disait J. Austin, « dire, c’est faire » : c’est agir sur le monde. Dire, c’est véhiculer des messages, des intentions, mais surtout du sens, c’est-à-dire un ensemble de représentations sur le monde, associées à nos croyances et à nos opinions.

Une Journée Internationale des Droits des Femmes ?

 

C’est pourquoi il est je crois indispensable de considérer le 8 mars comme la Journée Internationale des Droits « des » Femmes plutôt que « de la » femme.

Dire « des femmes », c’est rappeler que cette femme idéale, dont l’image nous est vendue sans cesse et sans retenue par les publicitaires et par beaucoup de réalisateurs/trices, d’auteur-e-s, de politicie ne s, elle n’existe pas ;

Dire « des femmes », c’est refuser une vision essentialiste de « la femme » comme une personne « naturellement » belle, sensible, douce, charmante, coquette, élégante, raffinée, etc ;

Dire « des femmes », c’est affirmer notre volonté de nous défaire de cette vision de la femme comme étant un être avant tout « utile » à notre société machiste et misogyne, car utile pour procréer et pour donner du plaisir (aux hommes cisgenres surtout blancs et surtout riches) ;

Dire « des femmes », c’est revendiquer le droit d’être une femme sans être une épouse, ni une mère, ni une pute, ou bien en étant tout cela à la fois ;

Enfin,

Dire « des femmes » nous plaît mieux, mais ne nous satisfait pas encore complètement, car c’est oublier qu’il existe des personnes avec un utérus qui ne se considèrent pas forcément femmes, et que certaines femmes n’ont pas d’utérus, ce qui ne signifie pas pour autant que ce ne sont pas des femmes.

Pour une journée internationale des droits des personnes ayant ou non un utérus et se considérant comme des « femmes ».

Pour qu’il n’y ait un jour plus besoin du tout d’une journée internationale pour défendre les droits de plus de la moitié de l’humanité.

 

Sources

« Femme » sur le Trésor de la Langue Française Informatisé
« Femme » sur le Larousse en ligne
« Féminin » sur le Larousse en ligne
Merlet, P. (2006), Analyse linguistique du discours lexicographique le cas des articles homme et femme dans le Grand Robert de la langue française et le Trésor de la langue française, dir. O. Galatanu, Université de Nantes