[TW attouchements]

Lors de ma première « agression sexuelle », j’avais entre 6 et 8 ans. Je la mets entre guillemets, parce que je n’ai réalisé que très récemment que c’en était une. Tellement récemment que je n’ai pas encore l’impression d’avoir la légitimité d’appeler ça comme ça. J’ai encore l’impression d’exagérer en l’appelant comme ça. 17 ans après.

J’étais donc en CP ou en CE1 et c’était dans la cour de mon école primaire, pendant la récré. C’était une école primaire privée catholique de centre-ville, à Nantes. Je précise, parce qu’on croit souvent que ça ne se passe qu’en banlieue, les agressions sexuelles. Dans les quartiers dits « populaires », « chauds », « défavorisés ». Bah là, non.

À cette époque-là, je n’avais pas beaucoup d’amis. J’étais arrivée dans cette ville et cette école en plein milieu d’année scolaire, quelques mois auparavant, et l’intégration n’était pas mon fort à l’époque il faut croire. J’étais vraiment, vraiment, très timide (ne me demandez pas ce qu’il s’est passé depuis, j’ai pas compris non plus). Je jouais donc toute seule, en faisant le tour de la cour de récré et en imaginant des tas d’histoires. Parfois j’attendais juste que la récré finisse, impatiente d’aller lire Ratus en classe. Parfois un copain faisait la locomotive et on faisait le petit train autour de la cour de récré ensemble à toute allure, ce qui me faisait beaucoup rire. Et parfois, un groupe d’élèves plus grands que moi, qui globalement terrorisaient tout le monde dans l’école, venaient m’embêter. J’espérais à toutes les récrés que ça ne tombe pas sur moi : des fois c’était le cas, des fois non.

Tout ça pour dire que ce jour-là je ne sais plus ce que je faisais mais j’étais toute seule, comme souvent. Ce fameux groupe est venu m’embêter. Ils étaient 4 ou 5 garçons, dont l’un qui était un peu le chef. Le plus grand, celui qui faisait le plus peur. Je ne me souviens pas de grand-chose, finalement. Je ne sais plus ce qu’ils ont fait avant pour m’embêter. Je me souviens juste qu’à un moment, le grand, le chef, m’a bloquée face au mur avec l’aide de ses copains, puis il a mimé l’acte sexuel sur moi, derrière moi, avec les bruitages s’il vous plaît. Je ne pouvais pas bouger. Et puis ils sont partis.

Je suis immédiatement allée voir la maîtresse qui surveillait la récré. En plus c’était leur maîtresse, alors je me suis dit que ça tombait bien, parce que c’est souvent elle qui intervenait quand ces gamins embêtaient les autres. Je lui ai dit que ces garçons « m’embêtaient ». Je me souviens très bien de ça. Elle m’a coupé la parole en me répondant mot pour mot « Oui, je sais, j’ai vu ». Et c’est tout. C’EST TOUT. Sans me regarder. Sans poser plus de questions. Sans apporter de réponse comme elle faisait parfois du genre « je vais m’en occuper, ne t’inquiète pas ». Non. « Je sais, j’ai vu ». Alors, un peu étonnée, je suis repartie vaquer à mes occupations et j’ai passé toutes mes récrés de primaire à avoir peur de tous les élèves de la classe de ces gars, sans vraiment savoir pourquoi.

“J’AI VU”. Comme si c’était complètement normal et sans importance. Cette personne a vu, quand même. Tout va bien. Elle dit tranquillement à une gamine qui vient d’être sexuellement agressée qu’elle était là, qu’elle a vu ce qu’il se passait, qu’elle n’est pas intervenue, elle ne fait rien pour intervenir à postériori non plus, et ne dit rien d’autre que ça à la gamine. Au calme.
Je ne sais pas si elle en a reparlé par la suite à ces garçons, mais moi, ni elle ni personne ne m’en a jamais reparlé. J’avais compris ce que faisait ce garçon, ou ce qu’il imitait. Je crois que j’avais aussi un petit peu conscience qu’il y avait un problème (vu que j’ai été voir la maîtresse). Mais personne ne m’a dit que c’était anormal, et grave.

« Oui je sais, j’ai vu »

C’est tout. Comme si ce n’était rien. Comment on comprend ça, quand on est gosse ? On comprend « ceci est un incident mineur à classer dans « ne vaut pas la peine d’intervenir » ». Un peu comme les engueulades mineures entre gamins quand y’en a un-e qui a triché. Et 17 ans après, éventuellement, on réalise qu’on avait 6 à 8 ans lors de sa première agression. Alors on se demande si il y en a eu beaucoup d’autres, des agressions dont on n’a pas conscience, et si il y en aura d’autres.