« C’est en tant que prolotte de la féminité que je parle, que j’ai parlé hier et que je recommence aujourd’hui. Quand j’étais au RMI, je ne ressentais aucune honte d’être une exclue, juste de la colère. C’est la même chose en tant que femme : je ne ressens pas la moindre honte de ne pas être une super bonne meuf. En revanche, je suis verte de rage qu’en tant que fille qui intéresse peu les hommes, on cherche sans cesse à me faire savoir que je ne devrais pas être là. »

King Kong Théorie (2006)

Quand Virginie Despentes écrit cela, c’est mon histoire et celles de tant d’autres aussi qu’elle décrit. Il ne s’agit pas là d’une jalousie envers « celles à qui les choses telles qu’elles sont conviennent » (KKT, p.9). Non, ça me plait d’être moi, ou comme le dit Virginie Despentes : « je n’échangerais ma place contre aucune autre ». Mais cette façon de mépriser les gens différents, les gens qui ne se conforment pas au modèle, moi aussi ça me débecte.

Ce qu’il y a à comprendre dans ce premier chapitre de King Kong Theorie, c’est ce simple constat : la société ne veut que des femmes belles, sexy, blanches, hétéro, cisgenres. Et il est bien là le problème. Virginie Despentes fait ce constat en 2006, et on aurait pu espérer que les choses évoluent, depuis. Mais non. Il n’y a qu’à regarder l’ensemble des affiches publicitaires, il n’y a qu’à s’interroger sur l’image qui nous vient quand on pense au mot « femme » aujourd’hui, dix ans après.

A la fin de son premier chapitre, Virginie Despentes parle d’un « idéal » de femme. Un idéal, si on en croit le Trésor de la Langue Française (TLF), c’est « ce que l’on conçoit comme conforme à la perfection et que l’on donne comme but ou comme norme à sa pensée ou son action dans quelque domaine que ce soit », et donc par extension : « Ce, celui, celle qui représente ou incarne cette perfection. »

Mais l’image de la femme que nous propose la société est-elle vraiment un idéal à atteindre ? Pour beaucoup de personnes, oui. Il en va d’une condition à l’intégration dans la société. Ne pas chercher à atteindre cet idéal, c’est s’exclure soi-même de la société, ou bien c’est se donner au jugement des autres, s’offrir en pâture au mépris. Alors je comprends l’envie qu’ont toutes ces personnes de ressembler à cette image de perfection. Mais ce n’est pas tenable. Parce que nous avons tou-te-s nos propres envies, nos propres désirs, qui ne correspondent pas nécessairement à cet idéal. Parce que nous existons, même si nous sommes loin de cet idéal. Et qu’exister dans une société qui refuse notre existence, ça fait mal.

Il faut donc nous affranchir de cette image de « la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir, pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée par la nourriture, restant indéfiniment jeune sans se faire défigurer par les chirurgiens de l’esthétique, maman épanouie mais pas accaparée par les couches et les devoirs d’école, bonne maîtresse de maison mais pas bonniche traditionnelle, cultivée mais moins qu’un homme » (KKT, p.13).

Pour s’en affranchir, il faut déjà prendre conscience qu’elle existe, cette image idéale, et surtout qu’elle régule les rapports sociaux entre tous les individus. Car il n’en va pas seulement de l’image de la femme. Cette image va de pair avec une image de l’homme : blanc, beau, hétéro, cisgenre. C’est pour cela que Virginie Despentes ne parle pas seulement pour celles qui ne correspondent pas à l’idéal féminin, mais aussi à tous ceux « qui ne sont pas ambitieux, ni compétitifs, ni bien membrés, ni agressifs, ceux qui sont craintifs, timides, vulnérables, ceux qui préféreraient s’occuper de la maison plutôt que d’aller travailler, ceux qui sont délicats, chauves, trop pauvres pour plaire, ceux qui ont envie de se faire mettre, ceux qui ne veulent pas qu’on compte sur eux, ceux qui ont peur tout seuls le soir. » (KKT, p.13)

Il faut réaliser que ces idéaux existent, mais que cette femme idéale et cet homme idéal, comme le dit Virginie Despentes à la fin du chapitre, ils n’existent pas, et invisibilisent tou-te-s celleux qui ne s’y identifient pas.

Car si le couple que la société nous impose est un couple constitué d’un homme cisgenre et d’une femme cisgenre parfaitement faits l’un pour pour l’autre et l’une pour l’autre, combien de couples sont invisibilisés ? Combien de genres ? Combien de sexualités ? Combien d’amours ?

Cela nous amène à la 2ème étape. Après avoir pris conscience de l’idéal que la société nous impose, et de toutes les personnes que cet idéal oppresse, il nous est possible de réfléchir. Pourquoi un tel idéal ? Sur quoi se base-t-il ?
Si vous vous posez aussi ces questions, alors je me dois de vous apprendre que vous êtes féministe. Parce que ces questions sont liées à une seule chose : à l’idée selon laquelle la société est divisée en deux par une différence de sexes qui donne lieu à des rôles différents, complémentaires, et asymétriques dans la société ; des comportements genrés qui entraînent une domination d’un genre sur l’autre. Ainsi, c’est l’idée que, parce que nous naissons avec un sexe de fille ou avec un sexe de garçon, nous allons adopter des comportements féminins d’une part, masculins de l’autre, être dominée d’une part, dominer de l’autre, être attirée par les hommes d’une part et attiré par les femmes d’autre part. Ce qui ne va pas de soi. Il y a en fait ici une confusion entre trois choses très différentes :
le sexe, le genre, et l’orientation sexuelle.

Petit détour par des définitions

Le sexe, c’est l’appareil génital avec lequel nous naissons. Il est du domaine du biologique. Le sexe légal est le « sexe qui est déclaré à la naissance et qui figure sur le registre d’état-civil » (TLF). En France, il n’y a que deux sexes légaux, reconnus par la loi : le sexe féminin et le sexe masculin. Le sexe est donc également du domaine du culturel, puisqu’il correspond aux représentations que nous en avons, représentations à la base cette législation.
Le genre est plus complexe à définir. En effet, Judith Butler considère qu’« appliqué à des personnes, le genre peut être compris comme une signification que prend un corps (déjà) sexuellement différencié. » Mais elle ajoute aussi que, « même dans ce cas, cette signification n’existe que par rapport – et il s’agit d’un rapport d’opposition – à une autre signification » (Trouble dans le genre, 2006 [2005] v. fr., p.72). Si les théoricien-ne-s ne s’accordent pas sur cette notion, on peut tout de même en retenir que le genre est du domaine du social, du culturel, comme l’expression dans une culture donnée d’une part intime de l’identité.

Le sexe et le genre ne sont donc pas la même chose.

Prenons par exemple le sexe masculin. Lorsqu’un individu naît avec un sexe masculin, la société considère que c’est un homme : on lui assigne un genre qui correspond à son sexe légal. L’individu, en grandissant, peut adopter le comportement attendu de lui par la société et donc des comportements masculins qui satisfont son assignation de naissance. Mais cela ne signifie pas pour autant que cet individu est un homme. Le genre, c’est un sentiment plus intime, difficile à définir mais qui est au cœur de notre identité. Les personnes transgenres se nomment ainsi car elles ne se sentent pas en accord avec leur assignation de naissance, contrairement aux personnes cisgenres qui se sentent en accord avec leur assignation de naissance. Certaines personnes ne se reconnaissent dans aucun des deux seuls genres proposés par notre société (homme ou femme) et sont non-binaires ou agenres. En lieu et place de ces étiquettes, il serait cependant encore plus correct de considérer le genre comme un continuum (notion empruntée à A.-C. Husson et T. Mathieu), contenant la femme et l’homme tels qu’ils sont pensés dans une société donnée, sur lequel les individus déplacent un curseur : il n’y a pas seulement deux genres, mais bien une infinité de genres. C’est la démarche qu’adopte Judith Butler lorsqu’elle nous invite à « repenser totalement les catégories de l’identité dans le cadre des rapports de genre qui sont fondamentalement asymétriques » (Trouble dans le genre, 2006 [2005], p.75).

Quand à l’orientation sexuelle, comment la définir ? Il s’agit de là où va mon désir, mais sommes-nous attiré-e-s par des corps, des sexes ou bien par des personnes d’un certain genre ? On peut par exemple différencier l’attirance sexuelle de l’attirance amoureuse. Le désir et l’amour ne sont pas du même ordre, et ne dépendent ni de notre genre ni de notre sexe biologique.

Il n’y a pas de lien logique ou direct entre le sexe que l’on a, notre genre et nos attirances sexuelles et amoureuses. Nous avons chacun-e notre identité. L’humanité est plurielle ; il existe une multitude de genres, de sexes, d’orientations sexuelles et amoureuses, et il faut respecter cette diversité. Pour cela, il faut lutter contre les stéréotypes de genre. Cela passe par le rejet de cet idéal féminin et de cet idéal masculin qui oppressent en vérité non pas une petite minorité mais la majorité de la population, qui régule ses rapports sociaux en fonction d’eux.

Alors, après la prise de conscience et la déconstruction des idéaux, vient la 3ème étape : l’action. Il n’y a pas de mode d’emploi. Les moyens d’agir sont divers, et c’est à chacun-e d’entre nous de trouver celui qui nous convient le mieux. Avant de participer à des associations, des organismes, des manifestations, la première chose à faire, c’est d’en parler. Parler, c’est agir. Même par petites phrases, même par des sous-entendus, c’est déjà un début, ne pas accepter, ne pas laisser passer la misogynie, ne pas laisser s’exprimer la domination d’un genre sur l’autre parce que la société serait ainsi et pas autrement. Refuser cet ordre établi sur la base de l’irrespect entre tou-te-s et restaurer la diversité de l’humanité.

Sources 
DESPENTES, Virginie : King Kong Theorie, éd. Grasset et Fasquelle, Paris, 2006.
BUTLER, Judith : Trouble dans le genre : le féminisme et la subversion de l’identité, éd. La découverte, Paris, 2006 [2005] pour la version française. Version originale : Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity, Routledge, New York, 1999 [1990].
HUSSON, Anne-Charlotte et MATHIEU, Thomas : Le Féminisme, éd. du Lombard, Bruxelles, 2016