Après un viol, la société a tendance à nous dire comment il faut réagir. Il faudrait être mal. Mal à vouloir en crever. Mal à ne plus vouloir qu’on nous touche. Il faudrait qu’on n’arrive pas à en parler. Que ça soit tabou. Qu’on ait honte. Si on réagit comme ça tout va bien. On est une bonne victime.

Notre mal être prouve qu’on ne l’a pas cherché, qu’on n’avait pas du tout envie que ça se produise. Sauf que. Sauf qu’on m’a violée il y a bientôt 12 ans, et que je vais bien. Ce viol n’est pas un tabou, j’en parle facilement, même à des inconnu.e.s. Ma vie sexuelle n’a jamais été traumatisée. Je n’y pense pas tous les jours.

En lisant King Kong Théorie de Virginie Despentes j’ai eu une révélation. Je n’étais pas la seule à m’en sortir bien. Évidemment qu’y repenser n’est jamais réjouissant. Mais dans l’ensemble c’est facile. Ce viol est une épreuve de la vie, mais je ne suis pas transformée. Il n’y a pas d’un avant/après. Et c’est tant mieux pour moi.

J’ai mis quelques mois à me rendre compte que ce que cet homme m’avait fait subir était un viol. Et je n’ai pas encore été porter plainte. Parce que j’ai peur qu’on remette ma parole en doute. J’ai peur qu’on tente de me démotiver. J’ai peur qu’on se moque, qu’on me dise que je me réveille un peu tard.

Mais aujourd’hui je me suis promise de le faire, et j’ai jusqu’à la veille de mes 38 ans. Dans 11 ans.

Même si cet homme ne m’a pas menacé. Même si cet homme était un gars à qui je roulais des pelles à l’époque. Même si je n’ai pas hurlé. Même si je ne suis pas traumatisée. J’ai quand même le droit de porter plainte pour ce viol. Parce que c’est un crime. Et qu’il est temps que le monde entier revoit sa vision du viol commis dans une ruelle sombre par un inconnu menaçant.